Bibi Tanga and Le Professeur inlassable


(Article in english)

Yellow Gauze, c’est d’abord une photo aux tons sépia et à l’équilibre aussi fragile que parfait. Une voiture en plastique telle qu’on pouvait en conduire petits est entourée de deux jeunes garçons, l’un de profil, l’autre de face. Le cadet porte un objet flou à la main tandis que derrière l’aîné on aperçoit un espace maculé de blanc, comme si l’asphalte sur lequel l’enfant venait de marcher se trouvait soudainement baigné de lumière. Le choix de mettre cette photo en couverture de l’album confère à Yellow Gauze un aspect suspendu hors du temps, et on appréciera la pudeur de Bibi Tanga qui ne viendra pas perturber l’aura de mystère qui s’en dégage : « C’est parti d’une idée du Professeur Inlassable qui a un goût prononcé pour les choses anciennes. Il m’a demandé si j’avais des vieilles photos de famille, et nous voilà, mon regretté frère et moi, sur une pochette de disque. La photo a été prise par mon père à Moscou. »


Originaire de Bangui, Bibi Tanga est chanteur et multi instrumentiste à l’univers musical foisonnant. Fort d’un premier album (Le Vent qui souffle, paru sur le label Hipi Music), il joint aujourd’hui ses talents à ceux du Professeur Inlassable qui, doté de platines CD et un Kaoss Pad, possède lui aussi une méthode de travail bien singulière : ainsi pour les deux artistes le travail en studio se base d’abord sur une part prépondérante d’improvisation dont le résultat est, annonçons le clairement, fort réussi.

Car Yellow Gauze est pourvu d’une élégance rare, qui ne saurait se résumer à l’énumération d’influences pléthores parfaitement digérées et dont le premier extrait au groove limpide (Ayo) n’est aucunement représentatif du reste du disque – en ce sens, et c’est peut être l’un des meilleurs compliments qu’on puisse lui décerner, il s’agit de l’un de ces opus qui ne peut que s’écouter, et ce préférablement en boucle.

Difficile de résumer en mots l’atmosphère si distinctive de l’album tant ce dernier distille à profusion des ambiances étranges et éthérées, et lorsqu’on évoque des artistes pourvus du même esprit d’expérimentation tels Tom Waits c’est pour le plus grand plaisir du Professeur Inlassable : « J’aime beaucoup son univers. Il faut écouter sa participation sur l’album “Song of the Titanic” de Gavin Bryars, ce disque m’a beaucoup influencé ». Et à Bibi d’ajouter : « C’est marrant parce que c’est mon frangin sur la photo avec moi qui m’a fait découvrir Tom Waits. J’adore sa voix et son côté éclectique. C’est une personnalité unique. »

Eclectique, l’adjectif colle tout aussi bien à leur propre travail et on restera par ailleurs abasourdis devant les arrangements de Yellow Gauze imbus d’une finesse hors pair et dont on pourrait avancer comme apogée le sidérant Talking nigga brothaz. Textuellement varié et érudit, on y trouve des poèmes d’Oscar Wilde (Yellow Gauze) ou encore de la féministe russe Marina Tsvetaeva (At War), particulièrement intéressant de par son universalité grinçante. Bibi Tanga déclare l’avoir sélectionné « dans un recueil de poèmes sur la guerre qui s’intitule “101 poems about war”, si je me souviens bien. On a trouvé qu’elle avait abordé le thème de la meilleure façon et dans ces cas-là on s’incline et on improvise dessus ». Pour ce qui est de l’aspect polyglotte de l’album, le Professeur Inlassable explique en toute simplicité : « Anglais, Sango ou Français, la voix de Bibi contenait une vérité dans les trois langues. Mais l’anglais prime dans la culture funk Afro Américaine de Bibi. »
De fait, la seule chanson en français (Au fil du temps) coïncide avec l’un des moments plus graves de l’album puisqu’elle traite du commerce triangulaire. Lorsqu’on évoque le discours de Sarkozy à Dakar qui a récemment été qualifié comme participant à « la légitimation intellectuelle du racisme » par le rapporteur spécial de l’ONU Doudou Diène, Bibi Tanga répond : « Je suis assez d’accord avec cette analyse d’autant qu’il transpire de ce discours une méconnaissance de l’histoire du continent que je trouve grave de la part d’un président. Il est également intéressant de lire l’article de Valentin Mbougueng paru dans l’Afrique Asie de septembre et qui évoque le discours que Sarkozy aurait dû prononcer ; c’est édifiant, enfin en partie. En ce qui me concerne je n’adhère pas à la totalité car certaines affirmations dans ces deux discours occultent la responsabilité évidente des différents gouvernements quant au sous-développement actuel de l’Afrique ».

Si le deuxième album de Bibi Tanga met en exergue une collaboration particulièrement réussie avec le Professeur Inlassable, il permet également d’introduire des featurings pertinents parmi lesquels on citera sans plus attendre la voix gracile et enivrante de Jeanne Added, présente sur Yellow Gauze et Ladybird. Le Professeur Inlassable acquiesce : « Jeanne Added est une musicienne qui participe à de nombreux projets, sa voix me touche beaucoup. Je l’ai rencontrée par l’intermédiaire de John Greaves. ». Ailleurs l’actrice New Yorkaise Marie Griffin pose un spoken word langoureux, tandis que le guitariste Nicolas Repac est présent sur la majorité de l’album : « Il participe à tous mes projets depuis fort longtemps. C’est un frère de son et un artiste très inventif ». Bibi quant à lui en a profité pour écrire un texte avec le légendaire Robert Wyatt : « J’ai toujours suivi sa musique depuis “Rock Bottom” jusqu’à ses livres de poèmes. J’aime mettre en musique ses textes. Cela a été pour moi l’occasion de collaborer avec lui ».

Reste à noter enfin une alchimie musicale qui se traduit merveilleusement bien en live ; le Professeur Inlassable déclare en ce sens « utiliser chaque CD comme une couleur que je vais mélanger à une autre… C’est un travail d’improvisation… Je créé en quelque sorte des décors inlassablement répétitifs… ». Décors sur lesquels Bibi Tanga se complait à improviser à son tour sans complexe. Le duo étant actuellement présent sur plusieurs scènes, on ne saurait vous recommander assez chaudement d’y faire un tour ; sans compter avoir l’opportunité d’y voir Bibi faire une démonstration de son autre talent, les claquettes… Pourquoi résister ?

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(Article en français)
It all starts with a picture in sepia tones. The photographer is looking down on a child-size car flanked by two young boys; one is facing the camera, the other is standing in profile. The youngest is holding a blurred object in his hand and there’s a white smudge on the ground behind the eldest, as if his footprints had left the asphalt bathed in light. The effect when looking at this photo is close to that of teetering out of time’s realm, and Bibi Tanga has no intention of ruining the mystery which shrouds his album cover: “It stemmed from an idea of Le Professeur Inlassable who is fascinated with old things. He asked me whether I could show him some of my old family pictures; one thing led to another and we ended up, my late brother and I, on the cover of an album. The photograph was taken by my father in Moscow.

Born in Bangui, singer Bibi Tanga’s world is full of instruments – a fair few of which he plays himself – and rich with ideas. Following the release of his first album, Le vent qui souffle, on the label Hipi, he has now joined talents with those of Le Professeur Inlassable. Although the work ethics of the two remain somewhat different (Bibi expresses himself first and foremost with his bass guitar and his voice, while Le Professeur Inlassable uses turntables and a Kaoss Pad), the two had no trouble working together, mostly on an improvisation basis, in studio. The result is strikingly good.

Yellow Gauze is an assured and elegant work which effortlessly transcends the diverse range of influences that constitute it; similarly, the first funk-infused single Ayo is in no way representative of what can be found elsewhere on the album. Genre defying is an adjective which easily springs to mind here, and as such one cannot recommend too highly putting the CD on repeat in the hopes of one day taming its elusive beauty.

Brought to life by violins, tinkering pianos and polyvalent rhythms – not to mention some fine bass playing skills – the album is a rich tapestry of ethereal, strange and occasionally downright unsettling moods which weave seamlessly one into the other. Evoking artists such as Tom Waits who hold a similar propensity towards experimentation is sure to bring a smile to Le Professeur Inlassable’s face: “I’m a great admirer of his work, and particularly fond of his appearance on Gavin Bryars’ “Song of the Titanic>”. That album really influenced my own work.” Bibi adds: “It’s funny you should talk of Tom Waits because it was my brother that you see on the photo with me who first showed me his music. I love his voice and the eclectic aspect which permutes all he does. He’s a unique personality.

Eclectic is a word which suits these musicians just as well as it does the aforementioned Waits, and the most commendable aspect about all three artists’ work could well reside in the fact that diversity is never attained at the expense of poorly honed production; indeed the musical arrangements on Yellow Gauze are nothing short of meticulous, and tracks such as Talking nigga brothaz possess a subtle beauty which never ceases to develop. Lyrically the album proves both varied and erudite, using poems by Oscar Wilde (Yellow Gauze) and the Russian feminist Marina Tsvetaeva (At war), the grim universality of which is particularly striking. Bibi Tanga explains that he selected it “from a collection of poems entitled “101 poems about war”, if I remember rightly. It seemed to us that Tsevtaeva’s contribution was the one which dealt with such a theme in the most incisive manner, and the most natural way for us to honour that was to improvise music around her poem”. As for the multilingual aspect of the album, Le Professeur Inlassable summarizes: “Be it in English, in Sango or in French, Bibi’s voice possesses an authenticity which adapts itself to all three languages. He has always listened to a lot of Afro-American funk and because of that English became the main language he improvised in”.

In fact there is only one song in French (Au fil du temps) on the album, and it deals with the painful subject of the triangular trade. The temptation to evoke recent political affairs in France is overwhelming, notably with Sarkozy’s speech at Dakar being described by the United Nations’ special rapporteur Doudou Diène as participating in the intellectual legitimisation of racism, and Bibi Tanga show no reluctance in expressing his opinion: “I am actually in agreement with Diène’s analysis, particularly as the speech accentuates an ignorance of the continent’s history which seems to me unacceptable coming from a president. It is also interesting to read Valentin Mbougueng’s article in the September issue of Afrique Asie which talks about the speech Sarkozy initially planned on making in Senegal. Personally I do not adhere to either version of the speech in its entirety, simply because some of the declarations inherent to both completely eclipse the latent responsibility of the various governments when it comes to the current under developed situation of Africa”.

Both a musical tribute to his roots and a foray into wilderness unknown, Yellow Gauze is a convincing testimonial of the alchemy between Bibi Tanga and Le Professeur Inlassable, but the two also took the time to collaborate with many other artists throughout the album, notably a certain Jeanne Added who layers the tracks Yellow Gauze and Ladybird with her hauntingly beautiful voice. Predictably enough, Le Professeur Inlassable is equally convinced of her talent: “Jeanne Added is a musician who has participated in many different projects, her voice really moves me. I met her through the intermediary of John Greaves.”

Other featurings include the languorous spoken word of New York actress Marie Griffin, while guitarist Nicolas Repac adds his touch on many of the tracks: “He has been contributing to each and every one of my projects for a long time now. He’s a kindred spirit and a very inventive artist”. As for Bibi, recording a new album gave him the perfect incentive to fulfil a much anticipated project: writing a song with Robert Wyatt. “As an avid fan I’ve followed his work for years, from “Rock Bottom” to his poetry. I love creating a musical backdrop to his lyrics; this was the perfect opportunity to collaborate with him”.
It comes as no great surprise to discover that hearing Yellow Gauze live is just as thrilling an experience as it is listening to the album, if only for the fact that the two artists improvise at each performance, thus conferring a whole new dimension to each song. Interestingly, Le Professeur Inlassable describes it as “using each CD I put on my turntable as a colour that I am mixing together with others, much as one would do when painting… It’s a work of improvisation each time”. The duo is currently doing gigs in France and the reasons to go and see them are many, not least of which being the chance to see Bibi demonstrate another of his talents: tap dancing… We’re willing to bet you won’t be short of entertainment.

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Naima

2 Comments on “Bibi Tanga and Le Professeur inlassable”


By Bienvenue à Naima au sein du collectif alternativa » Alter Nativa. December 9th, 2007 at 10:48 pm

[…] « Bibi Tanga and Le Professeur inlassable […]

By Les concerts et soirées du moment a ne pas manquer (13/14/15 mars 2008) » Alter Nativa. March 12th, 2008 at 12:15 pm

[…] d’infos sur leur album Yellow Gauze ici: ARTICLE DE NAIMA Le Rack’am : 12, rue Louis Armand 91220 Brétigny sur […]

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