CRITIQUE DU MOIS : LEWIS TAYLOR (PAR NAIMA)

Il a beau s’en débattre vaillamment, le journalisme reste inextricablement lié au sophisme, et il est fascinant d’observer à quel point les règles qui le régissent fluctuent au gré de la culture dans laquelle il évolue. En France, l’usage du pronom « je » est considéré comme sacrilège. Venant d’un journaliste reconnu et sexagénaire, ce sera au mieux toléré ; ailleurs il n’en est pas question. L’omniscience du journaliste embuant fatalement ses articles, une telle règle requiert plus d’un soubresaut linguistique : certains rusent en employant « nous », prenant d’emblée pour acquis l’approbation du lecteur, tandis que d’autres préfèrent l’usage de structures grammaticales neutres suggérant une objectivité de ton qui, suffit-ce à le dire, est illusoire.

Il en est autrement en Angleterre. Ce qui ne veut pas dire que le «je» soit de rigueur; simplement, il arrive de le lire dans un magazine, un journal ou encore dans un blog. S’il s’agit d’une différence subtile, elle laisse malgré tout apparaître un tant soit peu le journaliste qui, jusque là, n’était qu’une âme fantôme consignée derrière sa plume. Les articles que “j”’écris pour Alternativa ayant pour unique but de transmettre des passions musicales, vous tolérerez donc que j’emploie occasionnellement la première personne.

Ma découverte de Lewis Taylor coïncida avec mes premiers jobs d’été ; une (trop) courte période durant laquelle l’étendue des possibilités que m’offrait ma paie de fin de mois me laissait encore étourdie. Armée d’un tel pouvoir enivrant, je devins intrépide – et la première chose que l’argent changea pour moi fût ma façon d’acheter la musique. Finie la frustration de ne pas pouvoir écouter un disque dont la pochette m’intriguait, je l’achetais désormais directement sans me soucier de la pénurie de postes d’écoute en magasin.

Étonnamment, cette méthode singulière ne me vit essuyer que peu d’échecs. La seule piste que je m’accordais à utiliser consistait à privilégier les albums dont des critiques avaient été collées sur le boîtier. Il m’importait peu de savoir qui l’avait rédigé – du moment que le contenu soit évocateur, j’étais prête à prendre le risque.

Les critiques de Lewis Taylor étaient une brillante démonstration du moment où un journaliste consent à dévoiler la mascarade et à admettre qu’il est des œuvres qu’on ne résume pas, où les mots se recroquevillent timidement face à la tâche qui les attend. Je passai le trajet retour à disséquer la pochette, convaincue que j’étais tombée sur la perle rare. La première chanson me frappa de façon si fulgurante que je n’eus d’autre choix que de la réécouter quatre fois avant de me sentir la force de passer au reste. Douze ans plus tard, l’album n’a rien perdu de sa magie.

Premier opus, Lewis Taylor est d’abord une prouesse artistique, un univers nietzschéen à la fois chaotique et parfaitement maîtrisé que Taylor a composé, joué et chanté de bout en champ. Habité d’une étrange forme de schizophrénie le disque oscille entre l’euphorie des premiers émois et la rage qui découle du rejet, du désir qui brûle la peau et du vide de l’échec. La conviction avec laquelle l’artiste chante chacune de ces émotions et la facilité avec laquelle il joue de l’inénarrable complexité de ses arrangements laissent pantois.

Suite à la parution de l’album la presse s’enorgueillit de la découverte du « fils spirituel de Marvin Gaye », fameux procédé de comparaison auquel beaucoup ont recours, parfois à l’extrême – qui n’a pas déjà lu une critique résumant un musicien à « l’union entre un Bill Withers dopé et le pendant féminin de Johnny Clegg » ? On peut trouver l’exemple caricatural (voire simplement grotesque), mais en lisant attentivement les médias contemporains on s’aperçoit vite que le name-dropping définit de plus en plus pesamment l’art de la critique. Les temps ne sont plus ce qu’ils étaient, me direz-vous.

Le problème, c’est que la comparaison est ici particulièrement réductrice. Lewis Taylor est en effet un melting pot vertigineux où chaque influence, qu’elle soit psychédélique, jazz, électronique ou encore baroque est mise en travers pour mieux la réinventer. La voix est certes indéniablement soul, et on pourrait sans difficulté voir un timbre proche de celui de Gaye ; mais les comparaisons s’arrêtent là.

D’autres artistes auraient pu être flattés de telles comparaisons élogieuses ; ce ne fût pas le cas de Taylor. Peu de temps après la parution de son deuxième album il quitta Island Records, fonda son propre label et a depuis sorti quatre albums qui, s’ils creusent davantage encore la myriade d’influences que possède Taylor, ne possèdent ni la cohérence ni la beauté du premier.

Certes, l’amour est une figure de proue pour Taylor, mais ce qui fait la spécificité de son premier opus est la façon dont il assombrit l’aspect habituellement saccharin de ce thème, traitement de faveur qui se trouve bien plus diffus sur Lewis II, Stoned pt. 1 ou encore The Lost Album. Un internaute sur Amazon faisait une analogie entre Lewis Taylor et l’adolescence, et il est vrai que l’album est imbu d’une intensité virant par moments au menaçant : l’amour étant vécu au centuple, la raison s’en trouve oblitérée, laissant ainsi libre voie aux passions les plus destructrices.

Suite à un grave accident de voiture survenu au cours de sa jeunesse, Taylor a passé de longs mois clôturé chez lui à jouer de la musique sans répit ; cet aspect obsessionnel de sa personnalité se révèlera par ailleurs dans l’intégralité de son travail. Lewis Taylor pose ainsi l’édifice d’arrangements idiosyncratiques et de thèmes vocaux et textuels qui se trouvent inlassablement déclinés dans les albums qui suivent ; comme son titre le suggère Lewis II en est la démonstration la plus frappante, les deux disques allant même jusqu’à afficher un tracklisting quasi-identique (Lewis Taylor dure 50 minutes et 2 secondes, Lewis II 49 minutes et 38 secondes ; tous deux comportent dix titres). Il va sans dire que tous les albums de Lewis Taylor sont traversés de moments de grâce ; mais s’il fallait n’en écouter qu’un, mon choix irait inéluctablement vers son premier.

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Lewis Taylor

NAIMA

Article en anglais/ article in english

It’s interesting to observe to what extent journalistic do’s and don’ts are embedded within cultural habits, and equally fascinating to interpret what might have shaped them so. In France, the use of the pronoun “I” is out of bounds when writing articles. Should you be a renowned sixty year old journalist it will be tolerated; in any other situation it’s considered sacrilegious. Given the inevitable omniscience of the journalist when writing, such a rule leads to many a linguistic manipulations: some ruse by using “we”, thus automatically including the reader as party to the opinion expressed, while others prefer neutral structures suggesting an objective tone which, needless to say, is illusory.

In England it’s different again. This isn’t to say that “I” is compulsory, but you’ll still come across it regularly, be it in a newspaper, a magazine or on a blog. There appears to be no prerequisite to the legitimacy of its use – which is good, because I intend to make copious use of it in my review of the month.

I first came across Lewis Taylor at a time when receiving a paycheque still made me giddy with the endless possibilities it inferred. Armed with such an intoxicating power for a short lived but nevertheless blissful period, I became fearless – and the first direct impact of having money in my pocket was a radical change in my way of purchasing music. Gone was the frustration of not being able to listen to an album whose cover had intrigued me before buying it in the record store, I now simply bought, and listened after the purchase.

Surprisingly, this unorthodox method reaped very few disappointments. The only guideline I conceded to use was selecting in priority the albums with excerpts of reviews stuck on the box. I wasn’t bothered by who had written the review – as long as it made the music sound interesting, I was more than ready to take the risk.

The reviews on Lewis Taylor’s album were exceptional; the type where even the journalist consents to unveil the masquerade and admit that there are no words adequate to describe such an intense sonic experience. I bought it in the space of a heartbeat and dissected the cover throughout the drive home, convinced I was onto something big. When I finally sat down to listen, the first song blew me away so utterly I had no other choice than to put it on repeat four times in a row before managing to listen to the rest of the album. Fast forward twelve years down the line and it’s lost none of its magic.

This eponymous debut is all about the euphoria of passion’s first throes and the pain of love thwarted, evoking moods blindingly black and desire which burns the skin; and it’s sung so whole heartedly that even the simplest of lyrics are laden with emotion. Taylor is a veritable mastermind to this album, having composed the melodies, performed all the instruments as well as the vocals, and the production skills he displays on it are simply mind blowing. For a work of such musical complexity, where each song displays minutiae of sounds, structures and melodies, it is at times difficult to believe how easy Taylor makes it all sound.

Lewis Taylor was recurrently lauded by the press as “a lost Marvin Gaye album”. It’s an age-old device used by many music critics, occasionally to an outrageous extent (who has not read a review resuming any given musician’s work to “Bill Withers on acid jamming with the spiritual son of Johnny Clegg and Maria Callas”, or some other nonsensical description (yes, admittedly this one is particularly ludicrous)), and it’s representative of what some auditors want, i.e. to be given an idea, however hazy, of what an album is without having to listen to it or read sprawling articles such as this one in the process.

The problematic incurred by such comparisons is striking in this particular case. Lewis Taylor encompasses a multitude of influences, with each song constantly twisting and turning in unforeseen directions, blending psychedelic, jazz, electronic and baroque touches into one simmering body of work. The voice is undoubtedly soulful, and one could even if pressed point out similarities between Taylor’s vocals and Gaye’s; but the likeness end there.

No doubt some artists would have been gratified by comparisons to such a great artist as Gaye; Taylor was not. Shortly after the release of his second album he parted ways with Island Records, founded his own label and has since released four albums, all of which draw further from the myriad of his influences yet, paradoxically, lack the intensity which illuminates his first album so vividly.

This is mainly due to the fact that there’s an edge to Lewis Taylor which remains diffuse in Lewis II, Stoned or The Lost Album. Love is Taylor’s recurrent theme, but on this first album it’s a particularly dark depiction; one reviewer on Amazon made an analogy between Lewis Taylor and adolescence, and indeed there’s a sullen tone to some songs combined with an intensity which is so strong it veers on the menacing. On Lewis II, Taylor sings “I’m just trying to make you feel good / Strange / Different (…)”; never did he manage the feat so well as on his first album.

Following a serious car accident Taylor spent his convalescence closeted at home, unrelentingly practising his music; an obsessive streak which characterises his work throughout. As such Lewis Taylor constitutes the corner stone upon which are built endless variations of vocal themes and idiosyncratic production methods throughout the rest of his work; Lewis II being the most striking illustration of this, with both albums going so far as to acquire a near identical duration (Lewis Taylor is 50 minutes and 2 seconds long, Lewis II 49 minutes and 38 seconds; both albums have a track listing of ten songs). There are many moments of brilliance throughout this impressive musician’s work, and it’s a fascinating journey listening to all of his albums; should you listen to but one, though, make sure you listen to Lewis Taylor.

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Lewis Taylor

NAIMA

2 Comments on “CRITIQUE DU MOIS : LEWIS TAYLOR (PAR NAIMA)”


By stephan. April 8th, 2008 at 3:53 pm

Naima,
À vous lire, vous n’êtes pas le pendant féminin de Johnny Clegg, et c’est très bien comme ça.
Très sensible façon de traduire l’impact de la musique de Lewis Taylor sur les zones sensibles de l’organisme.

By Nickast. February 27th, 2009 at 1:21 am

Une chose est sure, c’est sur la durée qu’on juge une œuvre, et celle de Lewis Taylor rentre dans cette catégorie. Peu d’album ont ce potentiel. La sophistication dépouillée de son premier opus est déconcertante, la richesse des arrangements est vertigineuse. Aujourd’hui 15 ans après ma première écoute, plutôt dubitatif à l’époque, je réalise la profondeur de ce disque qui indéniablement fait preuve de génie musical.

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